Rencontre avec Bernard Guidez, secrétaire général de Farre

20 janvier 2005 - La rédaction 

Référence environnement : Début 2005, plus de 500 exploitations sont qualifiées agriculture raisonnée. Un ralliement plus important semblait attendu. Quelle est votre analyse ?

“Si la qualification agriculture raisonnée monte en puissance, ce message fort rassurera les consommateurs, leur montrant aussi que le monde agricole les a entendus.”

Bernard Guidez : C’est vrai que l’on s’attendait à une plus forte adhésion. Mais il ne faut pas se focaliser sur les statistiques. Ce qui compte, c’est l’état d’esprit que crée l’agriculture raisonnée avec la prise en compte de plus en plus réelle des données environnementales dans une activité économique.Et puis cette comptabilité ne tient pas compte du rythme propre du monde agricole. La qualification n’a vraiment débuté qu’en mai 2004. Moins d’une campagne agricole s’est écoulée. Nous évoluons au rythme des saisons et non à celui des feux rouges. Donc finalement, ce départ m’apparaît plutôt honorable.

 R.E. : Quels sont les facteurs bloquants ?

B.G. : Les agriculteurs sont en premier lieu motivés par la valorisation, la reconnaissance de leur engagement, matérialisées par un retour sur investissement. Bon nombre d’entre eux n’ont pas encore bien intégré l’objectif final de l’agriculture raisonnée et bien évidemment le bénéfice se perçoit plus vite dans les filières où le producteur est en contact direct avec le consommateur. D’ailleurs, la moitié des exploitations qualifiées sont des vignobles alors que le secteur le moins représenté est celui de la polyculture et de l’élevage.
Autre facteur qui a freiné la qualification des exploitations : une motivation disparate des organisations professionnelles au sein des régions. Je suis éleveur de porcs dans le Tarn. Sur les huit départements de la région Midi-Pyrénées, deux sont hostiles malgré un syndicat Jeunes Agriculteurs très moteur, trois sont dynamiques et volontaristes et trois sont dans une phase d’observation bienveillante, préférant pour l’instant laisser passer l’orage de la conditionnalité des aides.
Par ailleurs, les présidents de coopératives au départ majoritairement rétifs ont enfin perçu la dynamique d’amélioration que suscite le référentiel. Donc actuellement, ils forment leurs collaborateurs. Deux années semblent nécessaires avant que l’ensemble des agriculteurs soit sensibilisé.
Nous sommes en pleine phase de maturation.

 R.E. : Et du côté des agriculteurs qui ont été sensibilisés à l’agriculture raisonnée, quel type de réaction notez-vous ?

B.G. : Je vais poursuivre avec l’exemple de ma région. Je ne suis pas encore qualifié, car j’ai souhaité suivre le rythme de mon groupe. Nous étions cinq groupes de quinze agriculteurs en formation. Nous avons réalisé un autodiagnostic sur nos exploitations pour évaluer les points à améliorer. Trois mois après, lors d’une réunion bilan, une grosse majorité de mes confrères est revenue, très enthousiaste, soulignant la démarche de progrès engagée sur leur exploitation. Mais seulement une minorité ira jusqu’au bout de la qualification. Les autres refusent soit de payer le coût de l’audit, soit parfois d’investir pour mettre à niveau les points douteux. Ils n’ont pas compris la portée de cet élan national, cette chance qu’offre l’agriculture raisonnée pour être en phase avec les consommateurs. Mais heureusement, les mentalités évoluent.

 R.E. : Quels signaux percevez-vous alors ?

B.G. : D’abord les grands responsables des filières et organisations agricoles ont donné leur feu vert et de plus en plus de gens viennent prendre connaissance du référentiel, mesurant toute la portée pédagogique de l’outil. Et tous les agriculteurs que j’ai pu approcher sont à 90 % conformes avec les exigences du référentiel.

 R.E. : Comment lever les réticences ?

B.G. : D’abord en multipliant les interventions au sein des filières. Et puis en motivant les conseils régionaux et généraux pour qu’ils financent, à l’instar de celui des Pays de Loire ou de la Moselle, tout ou partie des frais d’audit. Certaines caisses régionales du Crédit Agricole financent 20 % du coût des audits pour les premiers qualifiés.

 R.E. : Quel message positif délivrer alors dans les filières ?

B.G. : Les consommateurs aiment leurs agriculteurs mais ont perdu confiance dans les productions agricoles. Si la qualification agriculture raisonnée monte en puissance, ce message fort les rassurera, montrant aussi que le monde agricole les a entendus. Mais au niveau de l’exploitation, le référentiel sert aussi de guide pour la conditionnalité et constitue une voie de progrès pour rationaliser l’utilisation des intrants, et avoir une gestion plus fine de l’exploitation. Il permet aussi d’assurer un débouché continu. Car en période de crise, les acheteurs ne retiennent que les meilleurs. Certes ceux qui espèrent des prix de vente plus élevés sont déçus, mais bout à bout, tous ces avantages génèrent au final un retour sur investissement. Enfin ceux qui sont qualifiés passent sans effort le cap de la conditionnalité des aides, puisque les BCAE (bonnes conditions agricoles et environnementales) et les directives environnements font parties des points du référentiel. Et puis il ne faut pas omettre l’engagement éthique, la nécessaire reconnaissance du travail bien fait.

 R.E. : Reconnaissance par les consommateurs qui sera renforcée grâce aux panneaux signalétiques qui seront implantés à l’entrée des exploitations ?

B.G. : Oui ces panneaux sont importants. C’est notre carte d’identité. Le consommateur saura, que dans cette ferme, on prend à cœur le respect de l’environnement, le bien-être animal et qu’on optimise les techniques de production.

40 % des consommateurs prêts à acheter sur des critères liés à l’environnement

 Deux sondages ont été présentés lors du colloque Farre organisé le 5 janvier 2005 à la Maison de l’Unesco à Paris. Le premier, commandé par Farre et Sede (Veolia Environnement), réalisé par Louis Harris témoigne d’une assez bonne notoriété de l’agriculture raisonnée avec 41 % des sondés en ayant déjà entendu parlé, 27 % en donnent une définition exacte sur l’essentiel. “Cela peut paraître peu, mais ce n’est pas négligeable pour une démarche récente”, commente Bernard Guidez, secrétaire général de Farre. 57 % des sondés considèrent qu’il serait bon de développer fortement ce type d’agriculture et 83 % sont prêts à privilégier l’achat de produits issus de l’agriculture raisonnée. Une autre étude, présentée par Nathalie Kosciusko-Morizet, députée, présidente de l’association Consodurable, a permis d’affiner ces données : 40 % des consommateurs seraient prêts à transformer leur engagement pour une consommation responsable en acte d’achat, sur des critères liés à l’environnement et au social. La moitié est représentée par des jeunes, formés, de classes supérieures, les 20 % restant se répartissant entre les couples plus âgés, militants sociaux ou croyants. Restent 60 % de consommateurs, qui seraient, pour partie, sensibles à l’argumentation santé.

C.D.

Les trois voies de progrès de Marion Guillou, présidente de l’Inra

Marion Guillou, présidente de l’Inra, intervenant lors d’une table-ronde au cours du colloque Farre du 5 janvier 2005, a posé avec clarté trois voies de progrès sur lesquelles doit travailler le monde agricole : “soit la réglementation européenne rattrape le cahier des charges agriculture raisonnée, et dans ce cas, en fixant les règles, le monde agricole aura réalisé une reprise en main intelligente de la réglementation ; soit le cahier des charges conserve toujours une longueur d’avance, le différentiel faisant l’objet d’une communication, soit, enfin, l’UE demande toujours plus aux agriculteurs sur leur mode de production. Et, dans ce cas, l’agriculture raisonnée, face à des importations qui ne subiront jamais les mêmes contraintes, deviendra le signe distinctif d’une agriculture européenne”. Trois hypothèses qui ne s’excluent pas. Marion Guillou a par ailleurs souligné le net regain d’intérêt du monde de la recherche généré par la nouvelle donne environnementale.

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